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Noir trempé de fer. Elle, en bas, là-bas, alanguie involontaire et moi, là-haut, ombre dans l’ombre. Je murmure : « ouvre les yeux ». Elle ne m’entend pas. Pas encore. Derrière ses paupières closes flottent des arabesques de brouillards instables. Elle se souvient des mots de son rêve. Le chant du vent dans le saule, les branches souples poussées vers l’est. L’heure entre chien et loup a tout enveloppé. La nuit vient.

Tout ce noir sur sa peau blanche, culotte, brassière et chemise aux fines bretelles. Par quoi la ramener au présent ? Sous son dos, un sol dur, inhospitalier. Le bruit de sa respiration envahit l’espace de sa conscience. Sur sa rétine, la brume s’évapore. Ses cils vibrent. Sur son corps, un frémissement. Elle s’arque et puis se recroqueville. Où se croit-elle enfermée ?

-         Ouvre les yeux…

Avertissement chuchoté dans le vide ? La nuit verrouille les regards. Le sommeil finit par mourir dans la douche glacée de sa peur. Elle bouge ce qu’elle peut bouger. Aveugle, ou morte ? Un bref son aigu s’échappe de son souffle court. Elle s’assoit avec prudence. Pas d’entrave mais ses poignets portent le fantôme d’une douleur récente. Le collant noir, coupé au niveau de ses chevilles, laissent ses pieds nus et endoloris.

-          Y’a quelqu’un ?

Elle doit regretter d’avoir parlé. Seul le silence lui répond. Aucun écho. Elle retient sa respiration et se souvient. Sur le sol où elle pose sa main, nulle aspérité. Ni en pierre, ni en bois. Elle se penche pour le respirer. Cette odeur, mélange d’hydrocarbure et de pieds mal lavés, lui rappelle quelque chose. Une sorte de caoutchouc comme sur l’estrade du gymnase au lycée. La semaine dernière, elle s’y était glissée à l’heure du déjeuner. Après s’être assurée de sa solitude, elle y avait joué une scène. Oui, bientôt, elle serait Juliette mourant devant un parterre d’adultes médusés. Des applaudissements nourris la couvriraient comme une serviette chaude. Ses parents au premier rang. Leurs visages bienheureux.

Mais qu’est-ce qu’elle se raconte ? Ses parents heureux ? Morts depuis bien longtemps, oui. Et elle, petite boulotte, Juliette ? Trop vieille. Elle sait à peine articuler deux phrases à voix haute, alors le théâtre, même au lycée, assez peu probable. Rêverie, espoir, demain peut-être.

De ses deux bras nus, gênée par son ventre, elle a du mal à entourer ses genoux froids. Les battements de son cœur jouent au ping-pong entre ses tympans. Elle s’efforce de percevoir ce qui l’environne. Là, sur la gauche, à peine perceptible, un chuintement étouffé. Quelqu’un renifle sur sa droite. S’il y en a deux, alors le troisième ne doit pas être très loin. D’ailleurs, devant elle, un rire nerveux s’étrangle.

-          Ouvre les yeux.

S’obstiner ne sert à rien. J’ai su bien plus tard ce qu’elle a ressenti à son réveil. Pour l’heure, elle impose son tempo. Et eux, ses « invités », ils sont là. Proust, Gabriel et Wagner. La chevauchée des Walkyries, soudain, déchire le silence. Romeo fox trot. Elle adore, une pale d’hélicoptère fouette l’air chaud, remplacé par la pale d’un ventilo d’une chambre minable sous les tropiques. Elle explose de joie. Mais eux, non. Cris. Course erratique de pieds nus. Des murs, enfin, pour circonscrire l’espace. Elle les imagine, dos plaqué contre la paroi. Une pour chacun d’entre eux. La dernière pour elle-même. La porte, pas très loin de sa main droite. Alors, elle prend possession de cet endroit, loué il y a quelques jours. Vociférations et rires de neuf folles rejoignant le Walhalla. Et quatre personnages plongés dans l’obscurité attendent.

Elle me les avait décrits. Proust, le petit bavard, aux yeux pétillants, toujours tiré à quatre épingles, riche. Son préféré. Celui qu’elle aurait aimé séduire. Des sourcils parfaitement dessinés. Famille de petits notables provinciaux. Incapable d’écrire un mot sans faute. Mais du matin au soir, raconte à l’intention de son père, magistrat, toujours absent, des histoires dans d’épais cahiers verts. J’active une manette, la musique s’arrête. Ils sont tous essoufflés. Même Gabriel, beauté de l’archange, boucles châtain et yeux gris bleu, vides, voix métallique, élancé et misanthrope. Elle aurait pu l’aimer s’il l’avait regardée avec bienveillance. Entre deux hoquets quasi permanents, Wagner, fredonne des airs qu’il est seul à entendre. Toujours à essuyer ses petites lunettes rondes. Un air inquiétant de médecin déshumanisé. Proust, Gabriel et Wagner, trois amis inséparables. Si désirables dans leur connivence, dans leur cruauté aussi.

La nuit, le noir les déconcerte, lancés qu’ils sont, dans leur étrange valse. Et elle ? Gonflée à bloc, elle étire ses muscles, une boule d’énergie dans un flipper du diable. Elle cherche à les attraper. Les frôle parfois. Elle les entend déglutir. Une plainte. Un sanglot. Pourtant retenu. Leurs voix s’affolent.

-          Qu’est-ce qui se passe ?...

-          Mais répondez…

-          Pourquoi moi ?...

-          Je n’y suis pour rien.

Pendant ce temps, sans rien dire, elle court, ses pieds s’élancent dans le vide. Le fracas du rebond leur arrache des petits mots désarticulés. Elle serre la clé dans la main gauche, retrouve au hasard des zigzags de sa course, les contours de la porte. La sortie, SA sortie. Et eux, ils gémissent.

-          J’ai rien fait…

-          Laissez-moi partir…

-          Au secours ?

Comme des rats pris au piège d’un labyrinthe de laboratoire. Au moment où elle les sent à bout, à sa merci, elle chuchote : « Lumière ! ». De son micro à mon casque. Là-haut, dans la régie, je tourne le bouton correspondant et tout l’espace de cette salle vide s’illumine. Des néons froids bondissent dans l’air du lieu anonyme. Aveuglés pour quelques instants, les protagonistes finissent par se reconnaître. Proust, Gabriel et Wagner, en sous-vêtements, transis de peur et de froid, instinctivement se rapprochent les uns des autres et entament une marche vers la porte de sortie. Fermée à clé. Elle ? Elle sourit. Sa peur du noir, c’est fini, elle l’a vaincue. De même qu’elle a maté ces trois petits « c..s » qui la narguent en permanence. Qu’elle aimerait quand même rejoindre par des liens inconnus d’elle. Lorsqu’elle était venue me voir, elle m’avait expliqué. Oui, elle souhaitait jouer à ce jeu grandeur nature. Jouer avec sa peur dans le noir. Pour s’en servir. Avec trois camarades pour lesquels ce serait une surprise. Très borderline, pas très légal, cet escape game d’un nouveau genre commençait à avoir ses adeptes. Elle avait payé cash. Où avait-elle trouvé une somme pareille ? J’avais écouté sa demande : être placée dans les mêmes conditions que ses co-joueurs. Enlevée, droguée, endormie pour un réveil au ralenti.

Les voilà maintenant, suants, avec une sourde inquiétude au bord du regard. Elle estime leur avoir donné une chance. Sans rien dire, elle lève son poing fermé et leur fait signe de dégager la sortie. Gabriel et Wagner baissent la tête et reculent vers le centre de la pièce. Proust s’adosse au mur, près de la porte, le pied droit relevé, posé sur la paroi. Cela doit être l’idée qu’il se fait de la nonchalance. Il regarde ses mains blanches, petites mais soignées. Et puis, tourne sa tête vers elle. Pour la première fois.

Midi sonne dans la rue, la nuit a été longue. Va-t-elle pouvoir joindre leur groupe ? Sans rien dire d’abord, elle sourit à Proust. Enhardie, elle propose à la cantonade : « On va manger ? »

Gabriel et Wagner grognent : « Hein ? » et puis « mais elle est folle celle-ci ? ». Proust tout près d’elle, ourle les lèvres, et, d’un air dédaigneux, lâche : « Chez nous, on ne mange pas, on déjeune ! ».

Ça claque dans son oreille comme une gifle. Il l’aura voulu. De la main droite, elle déverrouille la porte, lève la main gauche vers ses opposants, les arrêtant une nouvelle fois dans leur mouvement vers l’issue toute proche. Ils hésitent. Elle en profite pour passer la porte et la referme derrière elle tandis qu’elle chuchote dans mon casque : « fondu au noir ». Retour de la nuit, les trois abandonnés se jettent trop tard en avant, leur frustration s’emballe dans des chapelets de vulgarité. Les Walkyries reviennent pour couvrir les hurlements de colère tandis qu’elle s’éloigne.

Valérie Weber

Tag(s) : #Atelier en ligne, #La Passagère, #Textes de l'atelier, #Valérie W.
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