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Canicule : n. f. Ancien nom de Sirius, étoile la plus brillante de la constellation du Grand Chien et annonciatrice de la saison chaude

7 heures 55

J’ai mal dormi. L’air de la chambre n’a baissé cette nuit que de quelques degrés par rapport à la veille au soir. Ma peau colle au drap et ma douce est moite. Le soleil s’est faufilé à travers les feuilles du tilleul et tente déjà son effraction quotidienne par les fentes du volet. Le carrelage accueille mes pieds nus. Grâce à sa tiédeur, il remonte dans mon estime car je l’ai connu glacial mais je regrette malgré tout sa fraîcheur perdue. Un dilemme désormais routinier occupe mes premiers instants de lucidité : faut-il, avant les grandes chaleurs du jour, laisser les fenêtres et les volets grand ouverts ? Ou garder les fenêtres ouvertes mais pas les volets ? Ou bien ouvrir les volets mais pas les fenêtres ? Tout refermer ? Sommé d’arrêter de tergiverser, j’opte pour une demi-mesure, qui se révèle vite une contre-mesure : j’entrouvre tout, de sorte que l’air extérieur encore amical peine à remplacer rapidement celui de la maison. Quand je me rends compte de mon erreur, il est déjà trop tard : la chaleur du logis est restée piégée à l’intérieur. Après avoir refermé volets, fenêtres et rideaux, la maison est à nouveau plongée dans une semi-obscurité. Je devrais dire d’ailleurs une semi-clarté tant le disque stellaire déjà chauffé à blanc s’invite par tous les interstices disponibles et se répand dans chaque pièce.

8 heures 30    

À la cuisine, j’hésite à utiliser le grille-pain : est-ce bien raisonnable de disperser dans la pièce une quantité de calories que je pourrais regretter plus tard au cours de la journée ? Mes tartines resteront donc molles, comme le beurre, pourtant sorti du frigo depuis à peine trois minutes. Je renonce aussi faire chauffer café, thé ou chocolat, boissons désormais proscrites, pour me rabattre sur un verre de lait froid made in Normandie. On ne dira jamais assez ce que la réduction du déficit de notre commerce extérieur doit au dérèglement climatique.

9 heures 30    

Après une douche dont ma peau oublie dans les minutes qui suivent le bienfait espéré, je regagne le salon, prêt à croiser le fer avec les mots, bien calé dans un fauteuil, pour attendre des heures meilleures. Je découvre alors, avec une déception au moins aussi grosse que le juron que je pousse, que mon bimestriel de mots croisés ne contient plus une grille vierge. Je pourrais me contenter d’ouvrir l’un des huit bouquins dont j’ai commencé la lecture mais je me rappelle que je n’ai pas appris à gérer mes frustrations au cours de mes jeunes années.

 

10 heures 25

Au terme de trente minutes passées dans l’habitacle de la vieille Peugeot sans clim, j’atteins le cœur d’Alençon et me gare sur la place du Palais, face à la poste. J’emprunte la rue du Bercail jusqu’à la Grande Rue pour me plonger dans l’atmosphère climatisée du marchand de journaux. Après un rapide échange d’amabilités estivales, je quitte, mon achat sous le bras, l’ambiance veloutée de la librairie pour regagner ma voiture stationnée en plein soleil. À la terrasse de l’Atelier du biscuit, rue du Jeudi, un chien minuscule, la langue pendante, couché aux pieds de sa maîtresse, me regarde passer de ses yeux coupables. Je suppose qu’il sait que la canicule lui doit son nom.

11 heures

Sur la route du retour, le tableau de bord affiche déjà 30°C, alors que nous ne sommes pas encore à la mi-journée. Depuis quelques jours, la chaussée a changé de teinte et s’est noircie de bitume fondu qui colle aux pneus. Un coup d’œil à la jauge m’apprend que je suis presque à sec. Je réalise alors que mon caprice de cruciverbiste a participé à l’augmentation du taux de dioxyde de carbone dans l’atmosphère et je réduis un peu ma vitesse pour atténuer mon sentiment de culpabilité. 

11 heures 20

Revenu au domicile, je décide de placer la journée sous le signe des économies d’énergie : efforts réduits, mouvements lents, déplacements limités, activités statiques. J’entame ma première grille, en buvant – à petites gorgées parce que j’écoute les conseils du gouvernement de la République française – le contenu d’un verre d’eau, auquel j’ai ajouté six glaçons – je sais, cela n’est pas recommandé par le gouvernement de la République française mais cette année, l’été s’est mué en champ de bataille et c’est un feu nourri qui s’abat sur ma demeure.

14 heures 30

Dès le début de l’après-midi, après avoir fait don de sa personne à ses habitants, ma vieille longère aux murs pourtant épais cesse le combat. Dois-je pour autant signer l’armistice ? Pas encore : il reste la ramure des chênes dans le petit bois. J’envisage alors de résister et prépare mon équipement de survie : hamac, réserve d’eau, mots croisés. Encore faut-il parcourir à découvert la distance qui me sépare des frondaisons prometteuses. La cour brûlante est un obstacle. Quittant alors la compagnie de ma moitié – c’est à dire la moitié de ma compagnie –, je décide, mon barda sur le dos, de gagner les lieux par les hautes herbes pour tenter d’échapper à l’ennemi. À l’arrivée, je suinte de partout, je perle au front, je goutte aux joues et je ruisselle du dos ; en un mot comme en cent, je perds mes eaux. J’installe mon camp retranché à l’ombre des grands arbres, une ombre finalement trompeuse tant l’air y est encore hostile à mon corps avide de fraîcheur. Allongé au-dessus du sol, j’attends le souffle bienfaisant, le courant d’air salvateur, la brise salutaire mais rien ne bouge. La cime des arbres reste désespérément immobile. Plus loin, les trembles devenus inertes ne méritent plus leur nom. Et mon corps est impuissant à retenir l’eau qu’il contient. Après quelques instants d’incertitude, oscillant d’un bord à l’autre de ma conscience, assommé pourtant sans coup porté, perdu entre les couches épaisses d’un air lourd de conséquences et de sous-entendus, une pensée terrible me vient : je n’ai plus d’alternative, plus de solution de repli, plus de position défensive à ma disposition et je me vois condamné à subir sans pouvoir combattre. La panique me guette. Ce n’est plus un simple épisode de chaleur, ni une canicule, c’est une panicule. Déjà les prédateurs – taons, mouches domestiques et autres diptères adeptes de la succion – se jettent sur moi et commencent à mordre. Les charognards, mouches vertes en tête, se tiennent à distance, en seconde ligne, prêts à se nourrir de ma dépouille. Mais si je dois mourir, je veux mourir au combat et je décide d’affronter l’ennemi d’homme à étoile. Maintenant entièrement nu, debout au milieu de la cour, avec la fierté d’un maréchal, j’offre un corps à corps au soleil qui chante à tue-tête. Les accents suraigus de sa mélodie lancinante me mordillent la peau. J’oppose à l’astre conquérant un rire de mépris, aussitôt suivi d’un cri de douleur au moment où ses notes brûlantes s’enfoncent dans ma chair. Je sens mon corps vaciller, tanguer d’un côté à l’autre et j’ouvre les yeux. Ma douce est là, qui m’a balancé doucement pour me tirer de mon rêve et me tend un verre d’eau agrémentée d’un sirop de violette me dit-elle.

17 heures 30

Je suis en nage. Ma tentative est un échec. Mon paquetage sous le bras, je regagne le logis dont la température, finalement plus basse qu’à l’extérieur, offre un répit à mon corps essoré et ma cervelle inquiète. Demain, je me lèverai plus tôt pour ouvrir fenêtres et volets en grand.

Bruno Weber – juillet 2026

Tag(s) : #Bruno W.
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