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Si j’en crois mes propres souvenirs – mais peut-on se fier davantage à la mémoire d’autrui ? – je n’ai jamais aimé occupé les places centrales. Toujours il m’a fallu m’adosser, effleurer les contours, refuser l’immersion dans des milieux sans bords et sans repères consistants. Ma peur des foules sans limite perceptible ou encore des milieux de bassin – ah cette hantise de la piscine ! – est une constante de ma jeunesse. La perte du contact avec la paroi utérine m’a sans doute à jamais traumatisé. En classe, j’éprouve ce besoin vital de me dé-centrer en gagnant les places latérales – côté porte ou côté fenêtre, peu importe, ce sont des ouvertures potentiellement salutaires – à mi-distance du tableau et du fond de la classe. Rarement au dernier rang. Trop bruyant, trop agité, trop compromettant. Parfois au premier. Pour le contact rapproché, dans l’attente improbable d’une attention individuelle. Mais à mi-chemin sur le côté, ça, oui, le plus souvent. Pour le panorama, la vision à 180 degrés. Pour tout embrasser d’un seul regard. Y être sans m’y noyer. Prendre du recul aussi. J’ai toujours ressenti ce besoin de me situer dans l’espace qui m’entoure. Histoire de comprendre le contexte où j’évolue. Comprendre, c’est-à-dire à la fois tout inclure dans une vision d’ensemble et m’en faire une idée claire. Quitte à me perdre en réflexions et manquer d’attention. « Jeune homme, il faut vous recentrer ». Surtout pas ! Le centre me fait l’effet d’une prison, d’un lieu de réclusion. Le centre est pénitentiaire et contrarie mon besoin d’évasion. La marge, c’est la liberté ; la lisière, une promesse ; l’orée une invitation. Adolescent, j’aurais préféré vivre au-delà des limites de la ville, au pire au sein d’un faubourg éloigné et aéré, à taille humaine et où la topographie a un sens, plutôt qu’au cœur d’une commune de banlieue indifférenciée, sans limite, sans début ni fin. Les centres-villes m’ont d’ailleurs toujours paru diviser la population en quatre catégories d’habitants : ceux qui s’y trouvent et veulent y rester ; ceux qui n’y habitent pas et voudraient y loger ; ceux qui y demeurent et aspirent à en sortir ; ceux qui n’y habitent pas et s’en trouvent bien. Pour ma part, j’ai successivement fait partie des deux dernières. J’ai d’abord vécu les affres des lieux quadrillés, étiquetés, numérotés où je me suis perdu corps et âme, avant de gagner les zones excentrées, celles à la fois retenues par la force attractive du cœur de ville et tentées par le besoin d’espace et de tranquillité d’un ailleurs encore imparfait. J’ai ainsi vécu à la marge d’un lieu agité, tendu, bruyant, dans cet espace laissé entre le proche et le lointain, ce pourtour hybride qui appartient à ce qu’il renferme, sans y être inclus. Car la périphérie n’est pas un entre-deux : c’est un encore-dedans. Depuis, j’ai vaincu la force centripète de la ville. Je m’en suis écarté pour m’établir bien au-delà des limites urbaines. Ni trop loin, pour ne pas souffrir d’isolement, ni trop près, pour me réjouir de la distance prise avec les agglomérés, les entassés, les promiscuits. Là, je respire sans devoir calquer le rythme de mes pas sur celui de la multitude, en adoptant celui qui convient à mon tempérament contemplatif.
Bruno W. – Janvier 2026
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