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Devant la montée lente mais certaine des températures diurnes, nous nous mettons à guetter quotidiennement les prévisions météorologiques des villes prévues dans notre itinéraire. Nous décidons de ne pas descendre davantage vers le sud et de traverser l’île d’est en ouest pour rejoindre la côte opposée. Nous devons donc réorganiser entièrement la suite du périple, ce qui occasionnera des prises de tête fumeuses, dans des conditions climatiques peu propices à la prise de décision aisée.

Malgré le réchauffement général, l’envie persiste, encore pour quelques jours, de poursuivre les visites touristiques. Ainsi un déplacement en vélo électrique, du camp de base vers un site archéologique fameux, situé en bord de mer, est maintenu. Le trajet aller en tout début de matinée, se révèle viable, nous sommes contents de nous. Le retour, aux alentours de midi, après avoir admiré les vestiges de thermes et autres temples antiques éparpillés sur une terrasse surplombant la mer, sans aucune végétation, s’avère plus compliquée. Guidon et selle chauffés à souhait, nous pédalons à vive allure, utilisant pour cette fois la puissance maximum de nos moteurs. Nous croisons des chenilles de voitures qui filent vers la plage et semblent réchauffer encore davantage l’air ambiant ; les bras nous brûlent, les yeux larmoient, la gorge s’assèche puis le goudron devient odorant.

A l’arrivée, tournis circulaire en s’allongeant, maux de tête, respiration courte et sensation d’irréalité. Un grand repos et beaucoup d’hydratation apaiseront peu à peu le corps après ce coup de chaleur.

Par la suite, on se surprendra à observer l’état physique et moral des personnes autour de nous, les autres touristes, les familles de campeurs, les serveurs du restaurant ou le maître-nageur de la piscine, en s’étonnant parfois de les voir poursuivre leurs activités sans sourciller. Cependant, on remarquera le plus souvent, le ralentissement, les plaintes et les conversations centrées sur la température relevée dedans ou dehors, le randonneur à l’arrêt, en sueur, dans la remontée du sentier ou le voyageur accablé, assis sur le trottoir, finissant de vider sa gourde. On s’inquiètera régulièrement devant les très jeunes enfants exposés sans chapeaux ou les peaux claires découvertes déjà rougies.

Toutes nos pensées sont désormais consacrées à la gestion du climat. Dans les visites des villages en particulier, l’œil reste à l’affut pour repérer les bancs à l’abri, les bouts de trottoirs ombragés, les zones arborées. Crème solaire protectrice indice +++, chapeau large XXL et lunettes de soleil deviennent les basiques incontournables, nos nouveaux meilleurs amis, nos compagnons de survie. Leurs emplacements sont soigneusement décidés et préservés dans l’habitacle exigu du fourgon. Check point attentif à chaque nouveau départ. Nous optimisons les déplacements dans le camping : nous cherchons à éviter de traverser plusieurs fois les zones exposées, nous tâchons de trouver un parcours protégé le plus ombragé possible et en circulant, nous ne pouvons nous empêcher de comparer et quelquefois d’envier les emplacements paraissant plus épargnés. Nous nous lançons à tester la zone du bar du camping, à évaluer la qualité de la fraîcheur annoncée : épaisseur de la tenture au-dessus des tables, ventilateur ou climatiseur prévus. Et lors des situations critiques, il ne nous reste qu’à s’asperger le crane à la fontaine lors de la randonnée interminable, courir sur le carrelage brûlant bordant la piscine, avancer à grands pas sur la plage, en enfouissant l’avant du pied dans le sable bouillant.

Dernier recours lorsque l’eau de la mer est tiède et la piscine inexistante ou bondée, la douche froide, la douche froide extérieure proposée dans la plupart des campings des régions à saison estivale généreuse. Eau froide, cependant réchauffée dans les tuyaux exposés, redevenue fraîche en quelques secondes, je glisse successivement sous son jet salvateur, les jambes, les bras, enfin le buste puis, délice suprême, la nuque, le crâne et le visage. Ensuite, surtout ne pas s’essuyer, rester mouillé puis regagner dans la poussière volante, son siège sous le store du fourgon, savamment placé en fonction de la course du soleil. Enfin, espérer le silence des emplacements voisins, prier pour pouvoir somnoler et oublier les heures impossibles. Se réveiller plus tard, beaucoup plus tard, lorsque le soleil aura enfin desserré son étau sur le corps et relâché la pression sur la gorge.

Avec le temps et les jours passant : le rythme ralentit, la fatigue croît, trop de chaleur, trop de lumière, peu de sommeil profond. Impression d’impuissance, de vie réduite, de confinement contraint. Lors de toutes ces pauses obligées, surviennent des réminiscences de lectures de jeunesse évoquant l’influence du climat, « L’étranger » de Camus, « Le lion » de Kessel, ou de romans et films se déroulant en Afrique. Et le souvenir du récit prend alors une nouvelle profondeur à travers ce vécu dans notre corps.

Un souvenir précis en particulier me reviendra, les paroles de cette chanson de Georges Chelon, « le phare de la Défense » qui m’avaient déjà interpellée à l’époque : « Il pleut, il pleut … sur la Défense …Et les hommes se terrent … Je connais des pays où l’on ferait la fête ….

Et en effet plus tard, beaucoup plus tard, ce matin frais inattendu, ce gilet que l’on enfile pour atteindre la température parfaite, sensation de délivrance, de soulagement, apaisement du mental me feront mesurer la chance de vivre dans un pays encore tempéré. Mais aussi, pensées critiques pour ce dérèglement observé, vécu et subi, et surtout vives inquiétudes, pour ces régions lointaines plus chaudes, devenues par l’action humaine des lieux invivables, voire dangereux pour de nombreux travaux extérieurs pénibles et les personnes fragiles, pour cette planète surexploitée, déjà si abimée.

Elisabeth D.

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