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"Contexte : Myriam est une jeune danseuse atteinte d'une forme précoce d’Alzheimer. Elle en est au stade de la perte des repères. Sa géographie peu à peu, s'efface. La perte des repères, l'indécision, avant l'oubli de soi. Un vieil homme  qui lui est devenu indispensable dans sa pathologie, l'accompagne sur le chemin envahi par le sable dans un paysage qui est le sien mais qu'elle ne reconnaît plus et il lui raconte des histoires qu'elle peine à comprendre. Dystopie.)

« Allez, on avance, dit le vieil homme !  Et dans mon histoire et sur notre chemin. Un jour, j’entendis parler du voyage en Gaule et de l’évêque de Mayence, figure-toi. Je dirigeai mes pas résolument vers la Germanie d’alors. Il serait trop long de tout dire... et le temps nous est compté ! […] »

Myriam n'a pas le souvenir d'une quelconque échéance mais le temps de s'attarder là-dessus lui manque, car déjà, il est loin... Elle se presse, le nez au sol, et met ses pas dans les siens, haletante, essoufflée dans la chaleur, angoissée plus qu'elle ne saurait dire à l'idée de rester seule dans un espace qu'elle ne maîtrise plus. Vite, vite !  Il faut le rattraper ! Mais l'homme s'arrête encore : devant eux, le chemin ensablé se sépare en deux sentiers dont l'un disparaît pour ainsi dire sous la broussaille. Les mains croisées derrière son dos voûté, il attend qu'elle s'approche et s'arrête. Puis il se retourne avec dans le regard une lueur que Myriam, écarlate, identifie avec grande frayeur comme narquoise ou même démoniaque, sans comprendre pourquoi et éructe  :

« Ah ! Dis-moi ! Nous voici arrivés à un croisement. Où aller ? Tu le sais, toi ? Tu hésites. Pourquoi aller vers là plutôt que vers ici ! »

Toute tremblante, Myriam s'arrête et lève le nez : ce sentier-ci, vers la droite, semble être moins côtier que l'autre mais plus abandonné, recouvert de plus de broussailles. Où sont-ils ? Elle est perdu, ne reconnaît rien. Elle, elle devrait se repérer, cela ne fait que cinq minutes, non, qu'ils ont quitté la maison de son enfance. Enfin, il lui semble, elle n'est plus sûre de rien. Et le temps lui joue aussi des tours en ce moment, s'étire et se contracte à n'en plus finir.  Des épines et des ronces en buissons épais et surtout agressifs en diable recouvrent ce sentier-ci. Assez pour zébrer et blesser ses mollets et ses chevilles. Assez pour s'accrocher à sa robe, enserrer sa taille fine, bloquer ses épaules, même. Assez pour l'arrêter, en fait. Comme si personne n'était passé par là depuis longtemps. Cent ans, peut-être. Mais je ne suis pas le prince charmant destiné à réveiller la belle au bois dormant, que je sache, murmure-t-elle pour elle-même. Malgré sa frayeur, elle pouffe. c'est plus fort qu'elle. . ça lui fait ça quand elle s'effarouche ou s'affole depuis quelques temps. Elle pouffe et peut passer du rire aux larmes. Sans raison.

Se calmer, vite ! Bon. Suivre ce chemin-ci serait s'enfoncer dans l'état sauvage du monde, remonter le temps, non ? Et puis, il lui faudrait une serpe, un coupe-coupe, quelque chose, non ? Et aussi savoir s'en servir ! 

L'autre sentier a gardé son pavement par endroits et serpente à n'en plus finir entre les buissons secs du bord de la falaise. Il semble plus marchant, moins envahi par les ronces, mais à le suivre des yeux, il paraît tourner en rond, et l'esprit – comme le corps – a besoin de perspective, n'est-ce pas, d'un sens à donner à sa vie ! Et par moment, il semble que ce sentier-là fasse de grands lacets et verse, disparaisse et qu'en s'approchant trop du précipice, il soit un vecteur de danger plus grand encore. Un pied qui se tord, un éboulis, c'est vite fait !  Et si elle tombait ?  La tête lui tourne, à force. Il apparaît que... qu'avec ce sentier-là, ils n'aillent pas très loin, s'ils ne tombent pas. Ou si ? Que faire ? Elle trépigne comme un tout petit enfant. Être dans l’obligation de choisir lui déclenche un mal de crâne qui l'angoisse encore plus. Comment savoir ? Comment choisir ?

« Je ne sais pas, » gémit-elle enfin. La voix de son maître de ballet d'il y a très longtemps, tout à coup fait irruption dans sa mémoire et résonne encore, prend toute la place : une voix rythmée et familière – tellement étrange en ce lieu déserté ! Cette voix n’est que pour elle et serine “— Quand vous vous demandez, mesdemoiselles, quel est le sens de la vie ; dansez ! Oui, dansez ! Prêtes ? Battu-battu, devant derrière et deux entrechats, quatre et un brisé. Dessus-dessous, dessous-dessus, brisé-volé, brisé-volé, glissade et cabriole, jeté, pas de bourrée à gauche 1, 2, 3 et 4 ; chat 4, chat 4, brisé-tendu !” Dans l'immense salle aux miroirs, le maître joignait le geste à la chanson et entraînait la troupe de ses tout petits rats dans des entrechats endiablés. D'un côté à l'autre. Puis retour. Et encore. Jusqu'à ce que les petites s'écroulent, à bout de force, les muscles noués, les pieds douloureux dans les chaussons de ballet au bout durci. Était-ce ainsi qu'on trouve un sens à sa vie ?  Et pourquoi des entrechats  endiablés ? Et n'est-ce pas plutôt le diable, là, à la croisée des chemins, qui lui demande de… de choisir ? Choisir entre la peste et le choléra, entre Charybde et Scylla ? Pourquoi choisir ! Une impatience lui fourmille à présent dans les jambes, les genoux et jusqu'aux bouts des pieds. Par où aller ? L'envie de danser, tout à coup – un irrépressible besoin de son être – se fait jour : partir en entrechats, en “brisé-volé, brisé-volé !” Myriam ne tient plus en place, aurait voulu se planter en première position et arrondir ses bras, sortir la poitrine et danser ! S’élancer ! “Brisé-volé, brisé-volé !” La démangeaison qui lui prend tout le corps est quasi insupportable, comme une crampe à en hurler, mais elle essaie de la réprimer ! Le vieil homme pourrait s’imaginer qu'elle est folle !  Ce dernier a été patient, oui, très patient :

« C'est une question qui te définit à présent, j'en ai peur. Quelle direction prendre ? L'indécision, la perte de repères, avant l'oubli de soi. »

Myriam peine à comprendre mais rabâche dans sa tête les mots “indécision”, “perte de repères”, “oubli”. Pour ne pas oublier. Quel est le lien de ces mots avec l'histoire interminable qu'il lui raconte depuis le début, avec le choix à faire ? La tension est telle, à devoir choisir et à contraindre son corps qui voudrait danser – brisé-volé-brisé-volé – qu'elle se crispe et le brouillard de nouveau, épais et glacé, scintille dans sa pauvre tête. C'est à pleurer ! 

« Puisque je vous dis que je ne sais pas, » gémit-elle encore.

« Bon. Ne te mets pas dans cet état ! Prenons celui-ci ! Il mène, tout comme l'autre, aux portes de notre monde, désormais, mais il a l'avantage d'être par endroit protégé du vent par un muret de pierre sèches à hauteur d'homme. Regarde, en contournant ce buisson de ronces par la droite, comme cela, on  arrive, ici, par ici, à un sentier plus dégagé. Et nous profiterons de l'ombre du muret. Suis-moi. » achève-t-il en se retournant, un léger sourire aux lèvres dont elle ne cerne pas l'intention. Puis il disparaît derrière le buisson. 

La décision prise, il lui est possible de relâcher la pression : elle se sent soulagée. Extrêmement soulagée, même. Ouf ! Myriam en aurait ri, si elle ne se retenait pas. Ses pieds ont – pour un temps – arrêté de fourmiller.

Mais, à y réfléchir, qu'est-ce qu'il lui arrive ?

Fébrile, elle le suit. Que faire d'autre ? "

Tag(s) : #Textes des participants
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