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A l’été 1980, Giscard vit son dernier été de président mais au sein de la campagne lorraine, ça n’a pas beaucoup d’importance. Des traces encore bien visibles de la 2nde guerre mondiale rythment les paysages sans attrait, plats, aux couleurs ternes et peu boisés. De grands champs pâles de blé incolore, des prés immobiles, séparent les différentes bourgades clairsemées. Dans le minuscule village de B. les pavillons ont été construits dans les années 70, tous sur le même modèle à deux étages : le rez-de-chaussée contient garage, buanderie, chaufferie et cave ; au niveau supérieur, les chambres, le salon, la cuisine et les sanitaires. Ces habitations sans âme offrent leur confort relatif aux 350 personnes, locataires pour la plupart. Seuls quelques agriculteurs sont propriétaires. À B., les « anciens » dominent par leur nombre. Le maire, élu et réélu en l’absence de candidatures d’opposition, officie également à l’école communale comme instituteur depuis des décennies. Une déférence excessive pousse presque tous les administrés, complexés par leur âge et leur seul certificat d’études, à confier à l’urne l’unique bulletin à chaque échéance électorale.
Comment, dans ces conditions, la jeune Madelaine C pourrait-elle ne pas s’ennuyer bien que l’âge de sa majorité – et donc de sa future liberté - se soit rapprochée de 2 ans. A bientôt 17 ans, longiligne, ventre plat et larges épaules, elle tente de se débarrasser d’une certaine léthargie en relevant ses cheveux longs en un chignon très lâche. Quand elle y pense, les quelques rencontres que sa famille tolère ne cessent de la harceler de questions sur ses ambitions maritales, ses relations supposées avec des partis possibles. La jeune femme traite ces idées fixes par le mépris. De ses yeux verts, elle ne regarde que ses livres. Accéder à des études supérieures, rêver à des contrées exotiques, guetter la moindre opportunité d’entamer une conversation enrichissante et nourrir son esprit, la voilà la somme de ses espérances !
Bien entendu, elle se sent seule et se sait incomprise du voisinage et de sa propre famille qui la prend pour une pimbêche, une ambitieuse, une arriviste, une qui « pète plus haut que son cul ». C’est aussi l’opinion de sa mère qui ne cesse de vouloir rabattre le caquet de cette bêcheuse.
Le ciel se radicalise par le bleu, aucun souffle d’air n’ose s’y aventurer. Madelaine chercherait bien la fraîcheur dans la cave du pavillon si seulement elle lui faisait moins peur. Aussi a-t-elle trouvé refuge à l’extérieur sous l’abri à bois, à côté du potager. Plongée dans l’Etranger de Camus, elle compare les effets sur les êtres humains de l’intolérable chaleurs des étés qu’ils soient français ou algériens. De sa mère qui surgit avec des bols en plastique, rayés par l’usure, mais encore résolument de cette couleur orange si datée, elle ne perçoit que trop tard le danger de l’avoir ignorée.
- Tu vas commencer par les haricots verts et quand…
- Ooooh, non, pas maintenant…
- Si, tout de suite ! Et quand tu auras fini…
- Allez, laisse-moi un peu !
- Non, pas question ! Et quand tu auras fini, tu ramasseras les fraises…
- Nooon, laisse-moi tranquille…
- Tu ramasseras les fraises, un point c’est tout. D’ailleurs, il n’y en a plus beaucoup dans le frigidaire.
- Mais, tu sais bien…
- Quoi encore ?
- Tu sais bien que c’est dangereux, à cette heure…
- Pfff, n’importe quoi, tu risques rien !
- Mais si, il est là, le voisin, et avec son fusil encore
- Je l’ai pas vu aujourd’hui. Allez, vas-y, fais ce que je te dis !
- Mais maman, allez, sois gentille…
- Fais ce que je te dis, un point c’est tout. Et puis, d’abord, hop, le bouquin, confisqué ! Tu l’auras quand tu auras fait ce que je t’ai dit.
Sidérée, Madelaine voit s’éloigner Meursault et l’été algérien. Il lui reste la torpeur de cet après-midi de chien, sous la menace d’un énième affrontement avec sa mère qu’elle aime en dépit de tout et celle d’un tir éventuel venant d’une des fenêtres de la maison voisine. Après s’être assurée que ses volets restent bien fermés, Madelaine s’approche alors de mauvaise grâce du premier rang de haricots verts. Pour s’apercevoir qu’il y en a des centaines. Elle arrache le premier plant en tirant trop fort sur la tige verte et pousse un soupir de détresse. Ce n’est plus possible de le replanter, la terre trop sèche manque de souplesse. Toujours en se méfiant du pavillon d’à côté, elle se relève, abandonne déjà les tiges filiformes. A quelques mètres, les fraisiers surchargés lui donnent envie de pleurer. Son cœur accablé de chaleur lui enlève ses dernières forces. Elle renonce aux fruits ronds, juteux et sucrés et cache les bols vides sous les feuillages.
C’est alors qu’un bruit de volets qui s’ouvrent la met en état d’alerte. Apparait la gueule effilée et noire d’un canon de fusil. Celui qui le tient ne se montre pas. Cependant, il vise, Madelaine le voit bien. Elle court se mettre à l’abri tandis que le premier tir résonne, réveillant la campagne presque silencieuse à cette heure. En montant quatre à quatre l’escalier du pavillon, elle croise sa mère descendue rapidement, peut-être inquiète, et qui peut constater que sa fille n’est pas touchée. Même si sa mère ne la regarde pas, Madelaine perçoit ce qui lui paraît être de la préoccupation. Maman, maman, prends-moi dans tes bras, montre-moi…
L’instant passe sans démonstration d’affection. Là-haut, la cuisine vide apaise Madelaine. Elle ouvre la porte du frigo et se saisit du petit bol de fraises à la crème et au sucre. Humm ! Le goût parfumé du fruit lui fait du bien. Elle rêvasse en léchant ses doigts. Un claquement sec prévient la jeune femme que la porte d’entrée vient de se refermer avec rage. Sa mère revient du jardin. Parce qu’elle s’est occupée elle-même des fraises et des haricots verts, elle fulmine, en nage, épuisée par l’effort. La mère ne craint pas d’être dérangée par un tir intempestif, le voisin ne vise que Madeleine, sans qu’on ne sache vraiment pourquoi.
En quelques enjambées, la jeune femme s’est réfugiée dans sa chambre et ainsi, évite les prévisibles foudres maternelles. Allongée sur son lit, elle vient de commencer un autre livre emprunté à la bibliothèque du lycée. Heureusement que ce lieu existe, il lui donne des raisons de vivre ! Il lui semble que le temps des vacances s’étire inutilement. Vivement septembre et la rentrée des classes. Et le retour du car de ramassage qui l’éloignera de ce trou perdu, pour l’emmener aux portes de la petite ville aux nombreuses maisons élégantes. Ce qui l’attire, ce sont les promesses inaccessibles de sa librairie aux parfums de papiers neufs, aux nombreux romans où se perdre, aux vendeurs empressés, cultivés toujours généreux en conseils intéressés.
Le roman, la rêverie l’ont coupée du monde. Madelaine n’a pas prêté attention aux bruits de vaisselle, aux placards de la cuisine ouverts avec force, refermés avec fracas. Sa vigilance habituelle encore que trop superficielle ne l’a pas préparée à la suite.
La porte de la chambre s’ouvre sur sa mère en colère, elle vient saisir Madelaine par les cheveux et l’entraîne vers la cuisine. La jeune femme ne se débat même pas. L’habitude de la soumission, et puis ce temps que sa mère lui consacre, après tout, c’est toujours ça de pris. Sur la table, un gros saladier de fraises à la crème et au sucre trône en majesté.
- Puisque tu as volé le reste de fraises, eh bien, tu vas tout manger
Et elle pousse le saladier vers Madelaine.
- Et tu vas tout finir, c’est bien compris ?
Il y a au moins un kilo de fruits. Madelaine n’en croit pas ses yeux. Ce bol énorme la fait saliver. Toutefois et très vite, son estomac n’en peut plus. Et pourtant, elle n’a fait qu’effleurer la surface. De ses yeux larmoyants, Madelaine implore silencieusement sa mère. Intraitable, sa mère lui donne une tape sur la nuque.
- Continue ! Tu vas jusqu’au bout, j’ai dit.
Madelaine reprend sa cuillère. Une cuillère à soupe. Elle essaie de ne prendre qu’un fruit à la fois. Mais sa mère se saisit de l’ustensile, la remplit, et la force entre les lèvres de sa fille qui d’abord se débat peu, puis tente de résister. Elle n’en peut plus. Un haut-le-cœur en suit un autre. Elle a envie de partir, tout de suite, échapper à cette punition qui lui apparaît injuste et surtout disproportionnée. Comment faire pour qu’elle comprenne ? C’est trop. Un rôt bruyant ponctue la dernière bouchée. Madelaine sent qu’elle va s’évanouir. Elle repousse sa mère, sort de la maison en courant et va se réfugier en haut de la rue, près du château d’eau. Afin de refouler ses larmes, elle se décide à ne plus rentrer.
Aujourd’hui, Madelaine circule en vélo rouillé sous les rails de Barbes Rochechouart, les poches pleines de billets de 100 francs. Son jean tient autour de sa taille amaigrie par une ceinture de récup’ en ficelle. Elle manque de chuter sur l’étal d’un vendeur de fruits et légumes. Elle y repère des haricots trop verts et des fraises trop rouges. La poussière et les gaz d’échappement encombrent son nez, elle aimerait malgré cela respirer le parfum des fruits.
Ce jour-là, Madelaine avait fini par rentrer à la maison, le seul lieu qu’elle connaissait. Le souvenir de cet été-là s’est estompé, cet été 1980, où tout était encore possible, celui de la fin de l’adolescence emportant dans les limbes la trace de l’épisode du bol de fraises de la cuisine maternelle. Ça fait quelques années maintenant que Madelaine enchaine régimes amaigrissants et longues périodes de boulimie. Sur son vélo, à l’aise en danseuse, une folle allure longiligne, la vue des haricots et des fraises provoque en elle un malaise, quelque chose l’appelle du fond de ses entrailles. Son corps malmené commence à porter les stigmates du yo-yo, à l’image de ces grains à la surface des fraises pulpeuses. Elle ne sait d’où lui vient cette sensation de vide incommensurable, que des kilos de nourriture ne parviennent que difficilement à combler. Un manque qui la conduira à l’obésité morbide et quelquefois aux portes de la mort.
Valérie Weber
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