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Longtemps je n’ai connu que les chemins côtiers entretenus par les défenseurs du littoral, trop souvent accaparés par de riches terriens. Mon préféré est ce chemin des douaniers qui nous emmène d’une jolie crique rocheuse à une plage étendue à perte de vue.
Le temps a passé, ce sont des sentiers plus modestes que j’arpente maintenant. Voici bientôt vingt ans que j’ai fait la connaissance du chemin des mares. Nous sommes venus se nicher à ses cotés, au bout de l’impasse. Pour l’atteindre il faut remonter la cote jusqu’à la boite à lettres, rejoindre la route, caresser les chevaux qui viennent à notre rencontre, contourner la Conardière, aller un peu plus bas saluer le grand chêne dont les feuilles jonchent le sol à l’automne. Au carrefour je l’aperçois enfin, une pause s’impose, je consulte le cercle des ancêtres, c’est ainsi que je nomme de grands arbres dont les silhouettes couvertes de gui m’impressionnent. Aujourd’hui je m’arrête et les interroge : comment va-t-il ? Ils me rassurent, je peux y aller sans crainte, le ciel est clément. D’un pas alerte je foule son sol moelleux, pas d’empreinte boueuse, les oiseaux chantent, le fond de l’air invite au printemps.
Je m’engage dans le chemin creux, bien que timide la voute de feuillage m’enveloppe. Dans ce cocon mes pensées flottent. Dans l’ombre, quelques notes de contrebasse, je reconnais ta voix, est ce possible ? Cela fait si longtemps… je t’oublie. Plus d’années passées sans toi qu’avec toi. Depuis peu je suis plus vieille que toi. Puisqu’aujourd’hui tu t’approches, j’en profite, une question me tracasse : quels sont tes chemins noirs ? Tu es parti trop tôt, toi qui n’a pas fais l’histoire, mais qui m’a donné le gout de la géographie. Dans un murmure tu me réponds que le secret de tes chemins, je les connais déjà ! Dépitée, je poursuis mon chemin. Dans une trouée du paysage, la verdure d’une prairie, au centre luit un arbre d’or. Brume de rêve, qui s’étire comme un air de pastorale après l’orage. Je quitte le chemin des mares pour affronter la terre des champs, le vent se lève, me voici transportée dans les steppes de l’Asie centrale. Je prends le chemin du retour, le soleil se couche, la mélodie s’apaise. Dans la pénombre le grand chêne ressemble à un être de légende, un Titan endormi.
Je comprends enfin lorsqu’à l’approche de la maison, par les fenêtres éclate la malice des Frères Jacques. Je souris, oui tu es dans le vrai. Tes chemins noirs, c’est une petite musique de nuit … que je connais.
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