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La campagne, la vraie, la profonde, je l’ai quittée à l’adolescence sans regret, à mesure que mon horizon s’élargissait : d’abord une ville moyenne, puis Paris. Il aura fallu près de cinquante ans pour que des circonstances familiales me ramènent à mes origines et me conduisent, presque malgré moi, à envisager un retour vers les lieux de mon enfance, là même où j’avais grandi.

Nous étions pourtant confortablement installés dans notre vie de retraités, dans la banlieue d’une grande ville. Et pourtant, nous avons refait nos valises pour venir nous isoler au milieu des champs de blé.

Quelle était donc cette force discrète, presque troublante, qui nous poussait à cette décision ? La seule explication que j’aie trouvée tient dans cette phrase, attribuée à un écrivain dont j’ai oublié le nom : « On ne quitte jamais vraiment le pays de son enfance. » Moi, j’y revenais physiquement — et j’en suis fier. Cinq ans plus tard, je ne regrette rien.

Se réveiller à l’aube, ou se coucher au crépuscule au milieu des champs, sans autre horizon que la plaine à perte de vue, c’est d’abord communier avec le soleil. Son halo orangé, qui l’annonce au matin ou s’attarde le soir, colore le ciel d’une lumière irréelle, toujours changeante. Il faut le regarder sans détourner les yeux, retenir son souffle : au premier regard distrait, la magie se dissipe et le spectacle est perdu.

Longtemps, nous nous sommes remémoré des couchers de soleil lointains, persuadés qu’ils étaient uniques, de ceux que l’on ne voit qu’une fois dans sa vie. Sans imaginer que, depuis le pas de notre porte, le même spectacle se renouvelle chaque jour. Il est là, fidèle, à l’aube comme au crépuscule, pour nous accueillir ou nous souhaiter bonne nuit.

Notre ancienne maison, construite au cœur d’un parc boisé, nous privait de ce plaisir sans même que nous en ayons conscience. C’est en partie pour cela que notre véranda, initialement conçue comme une simple pièce d’appoint, s’est imposée comme une véritable salle de spectacle. Sur près de cent quatre-vingts degrés, nous ne perdons rien du théâtre offert par la nature : la lumière y circule librement, les rayons du soleil glissent sur les côtés, traversent le toit et entrent chez eux… chez nous.

Si le soleil est une source de satisfaction quotidienne, que dire alors du ballet des nuages ? Aussi loin que porte le regard, ils défilent. Tantôt rapides, poussés par le vent, tantôt lents, presque à contre-courant. Haut perchés dans le ciel ou frôlant le sol les jours d’orage, ils animent la voûte céleste. Comédiens d’un tableau vivant, leur chorégraphie sans cesse renouvelée joue avec les formes et les couleurs : un visage apparaît, un animal, un champignon parfois, puis la figure se défait et l’esprit repart vers d’autres rêveries.

Je mesure aujourd’hui combien ces ciels m’ont manqué lors de mes séjours prolongés en Asie du Sud-Est, où le ciel, souvent gris et lourd de chaleur humide, finit par devenir oppressant, écrasant l’horizon et le rendant flou, incertain.

Je pourrais parler longuement du plaisir du potager — non pas le jardin méditerranéen, celui-là est l’apanage de Madame : chacun sa spécialité. Le sujet est vaste, et j’y reviendrai un jour. J’ai donc préféré raconter comment j’ai peu à peu mis en scène, pour notre plaisir à tous les deux, le spectacle des oiseaux.

Il a bien fallu tricher un peu avec leurs instincts, mais leur nombre diminuant d’année en année, nous tentons simplement de les aider. Les arbres et les haies où ils s’abritent se trouvent derrière la maison, hors de notre champ de vision. En déplaçant progressivement les mangeoires, ils ont pris l’habitude de venir picorer sous nos yeux.

Certains, solitaires et dominants, n’hésitent pas à écarter les autres. D’autres, plus rusés, se faufilent entre deux escarmouches, dérobent quelques graines et disparaissent aussitôt, satisfaits de leur larcin. Puis viennent les moineaux : nombreux, bruyants, désordonnés, ils transforment le calme en pagaille joyeuse.

Mes préférés restent les discrets : le rouge-gorge et le troglodyte. Ils viennent aux heures creuses, quand la cohue les effraie. Ils se contentent de peu, des miettes laissées par les mésanges ou les gros-becs. Le troglodyte, minuscule, vif, la queue dressée, surgit soudain d’un coin de thym, inspecte méthodiquement branches et feuillages, puis disparaît comme il est venu.

Le pic épeiche, lui, est un seigneur. Solitaire, méthodique, il revient chaque année piller mes noisettes. Il trie, casse, rejette sans scrupule ce qui ne lui convient pas, balayant l’horizon d’un regard méfiant avant de reprendre son œuvre. Les déchets tombent au sol, au grand bonheur des moineaux, qui profitent d’un travail déjà mâché.

Une fois la période de nidification venue, la plupart regagnent haies et arbres. Ils reviendront à l’automne, plus nombreux, espérons-le. Le rouge-gorge niche dans les abris aménagés sans jamais se laisser surprendre avec ses petits. Les mésanges, plus sociables, ont élu domicile dans un vieux tuyau que nous n’osons plus déplacer : disgracieux à nos yeux, il fait le bonheur de Madame la mésange bleue.

Il m’arrive aussi d’observer une chouette. Je sais où elle se repose durant la journée, et elle ne s’envole pas à mon approche. J’aimerais nouer avec elle une forme de familiarité. Le temps, je le sais, travaille parfois pour nous.

Ce cadre naturel — la nature, la vraie — combien de temps existera-t-il encore ainsi ? Je n’en sais rien. Alors nous profitons, simplement, de ces instants tant qu’ils nous sont offerts. Sans les analyser, sans les anticiper. Comme des cadeaux.

 

Tag(s) : #Michel G., #texte des participants
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