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Ma chère petite fille
J’espère que tu es bien rentrée chez toi, après ton week-end parisien. Merci de ta visite, c’est toujours un plaisir de te voir et d’échanger avec toi. Tu as bien ri lorsque je t’ai raconté que la gourmandise, la paresse et la colère faisaient partie des sept péchés capitaux. Savais tu aussi que la curiosité est un vilain défaut ? Et oui, c’est ainsi que j’ai été éduquée, les religieuses m’ont enseigné les bonnes manières, il fallait se taire, écouter les grandes personnes et ne pas leur poser de questions. Pas de pourquoi ? Pas de comment ? Les adultes avaient toujours raison. La comtesse de Ségur le racontait si bien dans ses livres, il faut ressembler aux petites filles modèles et non pas à la malheureuse Sophie. Dans les contes de fées la curiosité est punie, regarde le chaperon rouge qui se promène seule, dans la forêt, le loup mange sa grand-mère, Boucle d’or s’introduit en catimini dans la maison des trois ours, elle mange leur repas, s’installe dans leur lit, trop curieuse, la voleuse doit s’enfuir à leur retour. Sans oublier la belle au bois dormant, la vilaine, elle ose s’aventurer dans les tours du château, piquée à vif elle s’endort pour cent ans.
Et oui les demoiselles devaient être sages, jolies et polies, surtout ne pas posez de questions ! Quelle est la première femme qui a osé ? Eve, chassée du jardin d’Eden, la 7° femme de Barbe bleue, les sorcières que l’on a brûlées ? La preuve, la curiosité est vraiment un vilain défaut. Mesdames restez donc à la maison !
Sais tu pourtant que le mot curiosité vient du latin cura comme cure ou curatif, le curieux prend soin de lui, il aiguise sa connaissance. Sois curieuse ma jolie, c’est cela qui te fera grandir.
Depuis que je n’ai plus de contraintes professionnelles, ma curiosité vagabonde, elle aiguise mon esprit, agite mes neurones. C’est une gymnastique. Compétence que j’ai longtemps dissimulé, ma timidité m’entravait, je n’osais pas poser de questions, encore moins personnelles, curieuse peut être, indiscrète non.
Tu m’as demandé un jour, comment j’avais pu exercer le même métier pendant quarante ans. Je te réponds aujourd’hui, l’intérêt de ce travail me maintenait éveillée, il stimulait mon attention. Les personnes viennent te consulter pour que tu les soulages de leur mal. Ils en souffrent parfois depuis longtemps ou au contraire se précipitent dès le premier épisode car la récidive peut mettre leur vie en danger. Il y a urgence à trouver rapidement l’agent pathogène. Les moyens dont je disposais étaient simples : un vrai travail d’enquête en premier lieu, suivi d’une batterie de tests. Leur poser des questions était une obligation, leur faire remplir un questionnaire détaillé, puis les laisser raconter leur histoire, évaluer la gravité des symptômes, connaître les circonstances déclenchantes, l’environnement et la fréquence des crises. Munie de tous ces éléments trouver l’élément responsable pouvait être un jeu d’enfant, rapidement résolu, ou au contraire une énigme à rebondissement.
Le cas qui a le plus excité ma curiosité fut celui de cette patiente qui souffrait d’un eczéma des lèvres depuis plusieurs mois. Je me souviens bien, une grande femme brune élégante s’est présentée un soir de novembre, en fin de consultation. Dans un premier temps je l’ai interrogé sur les cosmétiques qu’elle utilisait, les rouges à lèvres qu’elle mettait. Avec tous ces produits j’ai fait des tests cutanés, pas de réaction. Au bout de quelques semaines aucune réponse, je ne comprenais pas cet échec, quelque chose m’échappait. Alors j’ai repris mon questionnaire, ces symptômes étaient apparus il y a six mois, je lui demandais si il y avait eu un changement dans ces habitudes à cette période. Elle me répondit par la négative, après un silence elle ajouta : « Si, j’ai pris un amant. » Avait-il une moustache ? « Oui de couleur brune pourtant ses cheveux sont grisonnants. »Ainsi alertée je lui fis des tests cutanés avec plusieurs teintures, ils se révélèrent positifs. A la consultation suivante, elle me confirma bien le diagnostic, son amant se teignait la moustache. Enigme résolue enfin ! Mais je n’ai jamais su, si vexé l’amant a rompu ou si très amoureux il a cessé toute teinture. Morale de l’histoire : pour prendre soin il faut savoir être curieux.
Je te laisse, il est tard. Surtout n’oublies pas, La curiosité n’a pas de genre, sans elle, la terre serait toujours plate, l’homme ne serait pas allé sur la lune, elle est le sel de la vie !
Je t’embrasse et à très bientôt.
Françoise L. le 13 novembre 2025
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