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Comme chaque matin, au printemps et en été, et souvent encore à l'automne lorsque le temps le permet, j'ai mon petit rituel. Une grande tasse de café à la main, je pars faire le tour de mon verger et de mon potager. Pour moi, les deux ne font qu'un. Les arbres procurent un peu d'ombre aux légumes pendant les heures les plus chaudes, tandis que le potager empêche le terrain de se refermer sous les herbes sauvages. Les fleurs attirent les pollinisateurs, les arbres offrent un refuge aux oiseaux insectivores, et chacun participe à cet équilibre fragile que j'essaie simplement de préserver.
À force d'observer, on finit par lire le jardin comme un livre ouvert. Une nouvelle toile d'araignée annonce les chenilles, quelques trous dans les feuilles des choux-raves préviennent qu'il faudra bientôt intervenir. Chaque matin apporte son lot de découvertes.
Nous sommes en juin 2026. Officiellement, le printemps ne s'achèvera que dans une semaine, mais l'été est déjà installé. Les prairies ont pris la couleur des chaumes, les pelouses jaunissent, les haies perdent leur éclat. La sécheresse s'est installée avec une précocité inquiétante. Mais les thermomètres ne disent pas tout. Le véritable visage de cette canicule, je le découvre chaque matin en parcourant mon jardin.
Ma première désillusion arrive dès la mi-mai. Les trois rangées de fraisiers, plantées à l'automne précédent, étaient couvertes de fleurs. J'imaginais déjà les desserts de l'été, les pots de confiture qui rempliraient le cellier et les cagettes que les enfants emporteraient le dimanche soir. Les premiers servis furent les escargots… mais cette année, ils n'eurent sans doute pas le temps de faire une indigestion. Malgré les arrosages, la chaleur et le vent brûlant, les fleurs furent mal pollinisées ; les rares fruits se desséchèrent presque aussitôt. Aujourd'hui, les fraisiers eux-mêmes ont presque disparu et la terre s'est ouverte de profondes crevasses. Je pense alors aux crapauds qui trouvaient autrefois refuge sous cette planche. Où sont-ils passés ?

Ce n'était pourtant qu'un début. J'eus beau pailler généreusement le sol et arroser pour tenter d'en conserver la fraîcheur, rien n'y fit : les jeunes plantules semblaient cuire sur place, les choux, les navets et les betteraves furent attaqués par les altises, et deux jours d'absence suffirent pour retrouver mes haricots en train de sécher sur pied, sans même avoir produit leurs gousses. Leur destination était déjà toute trouvée : le compost.
Les années pluvieuses, la serre est une valeur sûre. Cette année, malgré le voile d'ombrage et la ventilation permanente, elle est devenue une véritable étuve. Le goutte-à-goutte permet tout juste aux poivrons et aux aubergines de survivre. Les tomates, elles, fleurissent, voient leurs fleurs sécher avant même d'être fécondées, puis recommencent inlassablement, comme si elles espéraient encore des jours meilleurs.

Peut-être que tout n'est pas perdu — le jardinier est, par nature, un éternel optimiste. Les arbres fruitiers résistent mieux grâce aux réserves d'eau accumulées pendant l'hiver. En revanche, le gel de la fin avril a déjà condamné les poiriers et les pêchers. Les quelques cerises qui ont survécu devront encore être partagées entre les étourneaux et moi, perché tout en haut de ma grande échelle. Comme l'an dernier, ils finiront sans doute par m'en laisser quelques-unes… par pure générosité.
Il me reste les pommiers. Ici, dans le Perche, ils ne sont pas de simples arbres fruitiers : ils façonnent le paysage, donnent naissance à des cidres réputés et offrent une remarquable diversité de pommes à couteau. Cette année, après la nouaison, je croyais enfin pouvoir souffler. Stupeur : plusieurs pommes sont collées les unes aux autres, et un petit trou révèle déjà la présence d'une chenille. Le carpocapse est arrivé. J'avais pourtant décidé de lui déclarer la guerre — les pièges à phéromones suspendus dans les arbres avaient déjà capturé de nombreux mâles, trompés par ce faux message d'amour. Chaque printemps recommence la même histoire : une nuit de gel, quelques jours de pluie ou un insecte de trop, et les récoltes s'envolent.

Mais la canicule ne frappe pas seulement le jardin et son jardinier. Que deviennent tous ces animaux sauvages que nous apercevons parfois au crépuscule et qui vivent discrètement autour de nous ? Depuis plusieurs semaines, je ne vois plus la moindre taupinière fraîche. Ce détail, qui aurait dû me réjouir autrefois, finit par m'inquiéter. La taupe, que l'on présente souvent comme l'amie du jardinier, se retrouve prisonnière d'une terre devenue aussi dure que du béton. Les vers de terre s'enfoncent profondément dans le sol, les galeries se vident peu à peu de toute nourriture. Il ne lui reste parfois qu'à remonter à la surface et errer à découvert dans l'espoir de survivre. Pour un animal qui passe presque toute son existence sous terre, c'est une situation désespérée : son métabolisme ne lui laisse guère de répit, et quelques dizaines d'heures sans nourriture peuvent lui être fatales. La disparition d'une taupe ne fera jamais la une des journaux. Pourtant, derrière chaque taupinière abandonnée se cache peut-être une victime silencieuse de plus de cette canicule exceptionnelle.

J'ai abandonné mes visites matinales. Il n'y a plus aucun espoir de voir la nature reprendre le dessus avant plusieurs semaines ; il faut désormais attendre l'automne et ses pluies soutenues pour que la vie revienne, ici ou là, dans le jardin. Devant ce spectacle, une expression populaire me vient spontanément à l'esprit : « Les carottes sont cuites. » Pour une fois, elle prend presque son sens au pied de la lettre.
C'est désormais à la tombée de la nuit que je parcours mon jardin et mon petit verger, à la recherche d'un peu de fraîcheur, d'une rencontre, d'un signe d'espoir. Car si je ne peux rien changer aux températures de ce début d'été, je peux encore préparer le suivant. Le jardinier apprend autant de ses échecs que de ses récoltes.

Le jardin n'est pas seul à souffrir de ce ciel de plomb. Au loin, quelques moissonneuses-batteuses écument encore la plaine. Elles travaillent aux heures les plus fraîches, s'interrompent lorsque la chaleur devient trop dangereuse, puis reprennent leur ballet en soirée jusque tard dans la nuit. Lorsque les agriculteurs, pour qui la moisson est le moment le plus sacré de l'année, sont contraints de composer avec un tel risque d'incendie, c'est que le danger est devenu bien réel.

De la moisson, j'avais gardé jusqu'à ces dernières années un souvenir très précis : celui des odeurs de mon enfance passée à la ferme de mes parents. Je crois encore les entendre dire, en longeant les champs de céréales : « Ça sent le bon grain, ce sera une bonne récolte. » Je ne sais pas si cette odeur annonçait réellement la qualité de la moisson, ou si, dans leur esprit, elle était simplement associée à l'espoir d'une récolte abondante. Le matin, lorsque la rosée recouvre encore les épis, le parfum est différent — plus frais, plus discret, presque humide. J'aurais bien du mal à le décrire, et pourtant il est resté gravé dans ma mémoire. Je le reconnaîtrais entre mille.
En cette fin juin, rien de tout cela. Le vent d'ouest ne m'apporte qu'une odeur de poussière, portée par un souffle brûlant, parfois mêlée à celle d'une terre desséchée. Elle est âpre, presque étrangère, et ne réveille en moi aucun bon souvenir. Peut-être mes souvenirs ont-ils embelli les moissons de mon enfance… ou peut-être que cet été n'a tout simplement plus l'odeur des étés d'autrefois. À moins que mes facultés olfactives ne soient, elles aussi, troublées par cette chaleur étouffante… Qui sait ?
Il me reste une dernière chance de garder de cette année 2026 un souvenir un peu plus heureux : la saison des champignons. Voilà maintenant trois ans que la forêt voisine ne donne plus ni cèpes ni girolles. Seuls quelques pieds-de-mouton épars apparaissent çà et là, trop peu nombreux pour parfumer une simple omelette pour deux. Les années précédentes avaient parfois été sèches, d'autres plus humides, mais cela ne changeait rien. J'avais bien tenté ma chance dans les forêts de Senonches ou de Montécot. Là aussi, je revenais invariablement bredouille, une situation qui ne m'était autrefois presque jamais arrivée.

Je m'interroge. Quelques degrés de plus, quelques gouttes de pluie en moins peuvent-ils, à eux seuls, bouleverser un milieu forestier installé depuis des siècles ? Peuvent-ils à ce point dérégler l'équilibre fragile d'une forêt qui semblait, jusqu'ici, immuable ?

Ce que j'observe aujourd'hui dans mon jardin pourrait devenir la nouvelle normalité. Mais l'hiver reviendra tout de même, portant avec lui les projets, les semis et les promesses du printemps. Alors, malgré les déceptions d'aujourd'hui, je sais déjà que je serai là, au petit matin, une tasse de café à la main, prêt à recommencer.

Michel, juillet 2026

Tag(s) : #Michel G., #texte des participants, #Canicule
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