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« Aïe !
— Quoi, aïe ?  
— Eh bien oui, tu m’écrases, tu me pinces ! 
— Ah, elle est bonne celle-là, je te pince ! Madame fait de l’humour ? Je pince… une pince à linge !
— Trêve de plaisanterie, écarte-toi un peu ! Ce sac est beaucoup trop petit, nous allons toutes étouffer ! J’ai hâte de sortir de là. 
— Chut, j’entends des pas ! »
Le silence s’installe chez les pinces à linge soudain attentives. Elles attendent la délivrance. Une main affairée tire le cordon du sac qui, grand ouvert, révèle son contenu : toute une famille de pinces à linge. En bois, en plastique, des rouges, des vertes, des blanches, c’est une farandole de pinces à linge avides de prendre l’air qui s’offre au regard. La main pioche au hasard dans le sac. Nos deux compagnes sont sur le dessus, elles ont leur chance. 
La première lance : « Tu ne m’abandonneras pas, hein ? Tu ne laisserais pas ton amie seule dans ce sac détestable, au fond d’un tiroir qui sent le vieux linge humide ? Nous travaillons toujours en équipe tu t’en souviens bien ? » Et tandis qu’elle se tourmente jetant des regards désespérés à sa camarade qui, elle, a déjà été enlevée hors du sac, la main revient, continue à saisir une pince, puis l’autre, prend, lâche et reprend. Quel calvaire pour la petite pince à linge abandonnée qui bombe le torse (ou croit bomber son petit torse tout maigre) pour être enfin prise entre les doigts sauveurs. Enfin, ça y est, les doigts habiles l’enserrent, la dégagent, elle se trouve dans une main, mais elle est seule encore… sa comparse est dans l’autre main. Et hop ! Les voici toutes les deux jetées dans la grande resse qui contient déjà les bons draps blancs fraîchement lavés, au parfum exquis. Quel bonheur de se retrouver, ensemble. Elles se laissent aller dans la resse, elles reconnaissent le balancement du pas souple et léger qui les emporte chaque semaine vers la prairie. Puis, la main revient, elle se bat avec le drap qui file dans le vent avant d’admettre de se poser sur le fil de fer bien tendu tout spécialement pour lui. Fidèles à leur tâche, les deux amies maintiennent fermement le grand drap rétif. Elles l’accompagneront toute la journée dans ses sursauts d’impatience lorsque l’air le bousculera, tout comme dans ses moments de langueur lorsque le soleil, impitoyable, s’acharnera sur lui. 
Les deux amies ne donneraient leur place pour rien au monde, elles aiment tant se balancer au gré du vent lorsqu’il joue sur la prairie ensoleillée, s’arrête, puis reprend sa course jusqu’au ruisseau dont elles entendent le clapotis enchanteur au creux du vallon. Elles se regardent. Quel bonheur ! Elles resteraient là toute leur vie. 
Bénédicte Fredaine 

 

Tag(s) : #Bénédicte -Fredaine, #Textes des participants, #Faire parler les objets
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