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Comme une petite musique, une boite à rythme désaccordée, quelques percussions dissonantes mais perceptibles malgré l’impossibilité de situer sa source dans l’espace, c’est là, pour toujours, ça ne s’arrête jamais, ce puzzle de sons et d’images à la périphérie du village, la vie du lieudit Cléraunay.
Du bout des doigts sur l’écorce d’un frêne, je tapote sur les aspérités, les crevasses et les blessures de l’arbre. Au loin, le bourdonnement aigu d’une tronçonneuse répond au hurlement d’un chien ; aurait-il perçu le glissement élégant d’un chevreuil au milieu du verger au Menil Gaucher ? A mes oreilles hennit un reste de tempête et soulève les basques de mon manteau ; une bourrasque surprend et malmène le houppier dénudé des chênes en dormance.
La pauvre lumière d’un matin sans soleil s’est emparée du val où d’éphémères amas blancs côtoient les sentiers d’herbe jaunie et aplatie par le poids de la neige disparue. Une profonde inspiration m’offre le parfum des feuilles en décomposition, une vague odeur de petrichor mélangée à celle plus puissante de fumier fumant dans le pré voisin. Quelques vaches limousines se sont aventurées hors de leur étable. Leur couleur tabac blond apporte une nouvelle nuance de brun à la toile du jour.
Sur ma parcelle vivent des chèvres, des poules, une ruche, une vieille chatte et une infinité d’oiseaux, insectes et autres êtres vivants à la trop brève existence pour que je sache faire leur connaissance. Chaque jour, je procure un minimum de soins à certaines de ces créatures. Voilà de quoi rompre avec ma posture d’observatrice de leur curieuse nature. Prédatrice, je vole le miel aux abeilles, les œufs aux gallinacés, les salades aux limaces, les fraises aux escargots et j’en passe. La plupart de mes rapines se déroulent à la belle saison.
En hiver, je jongle avec les tas immobiles de bois mort depuis deux ans. Les morceaux sales et poussiéreux atterrissent dans la brouette avec un son qui n’appartient qu’au bois vraiment sec. Pour arriver à l’auvent, et tout en les évitant, je compte les taupinières, parfois d’exaspération, parfois en admiration devant la taille de ces montagnes rapportées à celle de l’animal.
Ce n’est pas encore l’heure de rentrer. L’air froid et sec magnifie la netteté des clôtures naturelles. Pourtant, il devient nécessaire au milieu de décembre de débiter les arbres gisant sur la terre nue ; ils viendront en morceaux inégaux nourrir la voracité du feu de la cheminée, presqu’unique source de chauffage de la pièce principale.
Même pourvoyeuses de fruits violets et sucrés, les ronces doivent disparaître, c’est dit ! Un sillon rougeâtre a dessiné un chemin de feu dans le tendre de la main, la révolte des muriers s’est inscrite en épines sur la pulpe des doigts faussement protégés de gants épais et gris d’usure. Une bataille s’achève au bord du ruisseau.
Je me tourne vers ma maison isolée. Sa voisine immédiate se situe à une cinquantaine de mètres. Voilà donc une ferme de taille moyenne avec ses bâtiments ouverts, l’amas de machines à l’arrêt, les round ballers de paille à l’abri sous une toiture haute. A cette heure, tout le site semble désert même la partie habitation. Parfois, à la tombée de la nuit, le bruit intermittent de sabots frappant le métal du cornadis éclate le silence tandis que des néons froids accompagnent un grondement dont le mystère demeure.
Plus loin, les longères des lieudits éparpillés dans le paysage tiennent à leur discrétion, j’en veux pour preuve toutes ces courtines végétales, taillées hautes, avec leurs meurtrières gardées par des molosses prompts à se jeter sur les mollets de téméraires postiers. Longtemps, je n’ai pas osé traverser la campagne à pied, de peur de croiser la route d’un de ces furieux cerbères, en quête de nouveaux territoires à dominer de sa hargne.
Un frisson me parcourt le dos, j’ai envie de rentrer me mettre au chaud, avec des livres, le chat, deux tasses de thé sombre et brulant et nos deux fauteuils au coin du feu, totems de nos ambitions simples.
Avant de me plonger dans l’univers inconnu d’un auteur reconnu, je regarde par la fenêtre le balancement des marronniers dans le vent qui persiste. Des journées entières se passent sans voir personne. Les riverains plus craintifs que ceux du cœur du village protègent leur vulnérabilité comme on le leur a enseigné dans leur enfance : l’ennemi c’est l’autre, garde-toi de croiser sa route, protège-toi, arme-toi… Dans mon hameau aux trois maisons dont deux abandonnées la plupart du temps, je me sens comme une accourue. A l’image de cette écorce que j’ai caressée du bout des doigts, il m’apparaît que la périphérie des villages se peuple et se construit humainement de manière solitaire, rugueuse et impénétrable.
Valérie W.
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