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Jadis, seuls les nids de poule étaient comblés de goudron dans cette petite rue en terre qui gravissait la colline en tournant. Un bois et un jardin très touffu venaient mourir côté pair, face à une dizaine de maisons éparses côté impair. Je vous parlerai de l’une d’elle.
La porte donnant sur la rue ouvrait sur une pelouse en pente douce. Trois cognassiers y avaient été plantés en ordre dispersé pour le plaisir de l’œil ; au printemps leurs fleurs délicates, quelques pétales d’un blanc rosé, étaient un enchantement. En contrebas se dressait une grande charmille sous laquelle une longue table attendait les nombreux convives. En haut du jardin, après un bouleau et un vénérable buis, un grand cèdre bleu projetait son ombre frémissante et ténue sur la façade de la maison à laquelle on accédait par trois marches usées. Juste à côté, un très vieux rosier dispensait généreusement son parfum sucré. Ce jardin était un paradis aux portes de Paris.
Toi, tu aimais particulièrement le cèdre, sa couleur cendrée, son odeur de résine, la façon dont il tamisait le soleil et dont il sut défendre ton intimité lorsque cela devint nécessaire.
Vous aviez agrandi la maison, mais sans nuire au jardin qui était essentiel. Il correspondait à un mode de vie délibérément choisi : vivre avec les saisons, dans la nature, tout en étant à Paris. Les promenades dans le bois tout proche et les travaux de jardinage alternaient avec les visites d’expositions et de musées dans la ville intramuros et, contrairement aux Parisiens empêchés par une règlementation coercitive, vous passiez des soirées entières devant les flambées que vous allumiez dans la grande cheminée du rez-de-chaussée. Les activités professionnelles se déroulaient elles aussi dans la capitale.
Les inconvénients de vivre « en périphérie » étaient vite oubliés. Le côté campagnard du site imposait quelques contraintes domestiques. Quant aux inévitables trajets en voiture ou transports en commun, ne sont-ils pas le lot de tous ?
Tu n’as jamais eu le sentiment d’être en « périphérie » de Paris, mais bien au contraire de résider dans son immédiate proximité.
Que ne ferait-on pas pour commencer la journée au chant des oiseaux, au bruissement du vent dans les arbres tout proches, pour être accompagné par les fragrances de terre humide avant de monter en voiture ? Les rumeurs de la cité qui s’éveille à l’aube montaient parfois dans le lointain, mais c’était si lointain...
Tu te sentais libre lorsque tu plongeais dans le cœur de la grande ville ; avec la même liberté tu en sortirais. Oui, tu « plongeais » car il fallait dévaler la colline pour y accéder. Depuis votre maison située à deux pas de l’observatoire, elle s’offrait, largement déployée du Mont Valérien et La Défense jusqu’à la Porte d’Italie tout au sud. Même la maison du voisin, plus bas dans la côte, ne faisait pas obstacle car le regard passait par-dessus son toit.
Las, un beau jour d’été, un énorme engin de travaux publics fit son apparition dans le jardin touffu juste en face de votre maison. Il marquait le début de la construction d’un CES 600, un collège pour 600 élèves….
Le massacre commença avec l’intervention de monstrueuses machines qui, ayant arraché les arbres, creusaient la colline, avançaient, coulaient du béton, reculaient en émettant des sifflements aigus. Leurs chenilles mordaient la terre ocre, celle des limons accumulés par des siècles de boucles de Seine.
Puis la rentrée scolaire vint. La sonnerie stridente annonçant l’heure de sortie lâchait une foule de collégiens qui s’interpellaient, criaient, chantaient à tue-tête. Les voitures des parents se bousculaient dans la toute petite rue. Les moteurs tournaient, suffoquaient bruyamment, chauffaient dans la côte en dégageant une lourde odeur de garage. Les mots peu aimables fusaient dans cet espace restreint. Se croiser relevait de la haute voltige. Les exclamations jaillissaient, les portières claquaient. La dernière pétarade enfin tue, vous retrouviez soudain le calme. Mais une heure et demie plus tard, la même agitation fébrile reprenait, heureusement plus brève et furtive : il s’agissait de ne pas être en retard.
En définitive, ce vacarme se produisait globalement aux heures dites de bureau et avec les vacances scolaires la sérénité revenait, intacte. Cela restait acceptable.
Le changement fatal vint plus tard. Le décès de riverains propriétaires advenant, les promoteurs firent main basse sur le site. Des immeubles sortirent de terre en un temps record, le ballet des voitures s’intensifia. Même votre cèdre bleu ne pouvait plus vous protéger.
Vous avez déménagé.
La maison a été vendue à un jeune ménage très heureux de la proximité immédiate du collège, eh oui, et de l’animation qui régnait dans les petites rues de cette riante banlieue, avait-il déclaré.
Fredaine ☐
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