/image%2F2136441%2F20260720%2Fob_9ee819_images-1.jpeg)
Inerte, assommée par la fournaise estivale, je suis attristée et en colère.
Une colère qui vient de loin, ravivée par ces canicules à répétition qui nous accablent depuis le début de l’été. Tenace, la chaleur fige nos corps engourdis et lacère nos épidermes enfiévrés jusqu’au milieu de la nuit. Une chape de plomb tombe du ciel chaque matin et chaque soir remonte de la terre, nous prenant en étau. La lourdeur anesthésie nos organismes vaincus, incapables de lutter. Au fond du jardin, le vieux chêne vert se recroqueville sur lui-même, abandonnant ses feuilles brûlées sur le sol. Les points d’eau installés pour abreuver les oiseaux ne suffisent plus à soulager mésanges, merles et étourneaux. Les malheureux se posent à terre, bec ouvert, haletants. En sortant ce matin, mon regard s’est posé sur les plus fragiles : ces personnes seules qui n’ont d’autre choix que d’affronter la fournaise pour quelques courses du quotidien. Elles longent les trottoirs, glissant d’une ombre de platane à l’autre. Au bout du chemin ombragé se présente l’épreuve de l’asphalte brûlant, qu’il faut traverser en tirant d’un bras parcheminé un caddy presque vide. Puis, telles des apparitions furtives, elles s’éclipsent jusqu’au lendemain. Les maisons se contractent sous les morsures du soleil. En longs filaments brûlants, la chaleur pénètre les murs, s’infiltre dans chaque pièce chassant les restes d’une fraîcheur printanière oubliée. Le silence s’installe et la ville se vide. Un instant d’apaisement lorsque, le soir, se mêlent le parfum capiteux et sauvage des pins au chant hypnotique et lancinant des cigales.
Je vis dans la pénombre, volets clos. Je pourrais croire aisément que le monde s’est mis en pause, malheureusement il n’en est rien. Les forêts s’embrasent, la faune succombe et les Hommes poursuivent leur course effrénée, ignorant les avertissements répétés des scientifiques sur le climat. Depuis combien d’années, nous alertent-ils ? Je revois le visage long et fin de Théodore Monod, marqué par ses expéditions dans le Sahara, prendre la parole pour témoigner des ravages de la désertification et de la surexploitation des ressources. Je me souviens des cheveux blancs et du pull rouge de René Dumond qui annonçait le manque d’eau à venir. Aujourd’hui, les pires scénarios deviennent réalité. Mes pensées vagabondent, cherchant un quelconque répit. Alors, je me réfugie quelques instants dans le passé. Je plonge avec douceur dans les étés de mon enfance. Vus de si loin, ils étaient parfaits. Si certains très chauds ont existé, je les ai oubliés ou bien je les supportais mieux. Puis, mes souvenirs s’estompent, chassés par les oscillations du ventilateur. À travers les volets, je devine une lumière crue, tranchante, aiguisée comme un rasoir.
Les questions ressurgissent, lancinantes, obsessionnelles. Comment en sommes-nous arrivés là ? Je plonge dans les abîmes du temps. J’imagine notre Terre apparue il y a des milliards d’années, qui a traversé des temps doux et agités, des bouleversements, des cataclysmes et connu des mutations. Ses forêts, ses savanes et ses landes furent consumées des milliers de fois. Au fil des millénaires, des eaux ont enseveli ses vallées, creusé ses ravins, ruisselé dans chaque pli de sa peau, nourri ses sols et gonflé ses océans. Les vents ont sculpté ses dunes, modelé ses vagues et façonné son écorce. Il lui a fallu une éternité avant de pouvoir accueillir toute forme de vie et d’espérance. Elle a grandi sans nous pendant des millions d’années, jusqu’à ce que nous apparaissions, craintifs, osant à peine prélever ce dont nous avions besoin. Elle nous a accueillis, abrités dans ses cavernes, nourris de ses fruits, désaltérés avec l’eau de ses ruisseaux. Comme une mère nourricière, elle a veillé sur nous. Comment avons-nous pu imaginer que toutes ces richesses nous appartenaient et pouvaient être dilapidées ? Comment avons-nous pu détruire tant d’existences, de peuples, d’espèces ? Aujourd’hui, les orages se muent en tempêtes dévastatrices, les inondations deviennent d’une violence inouïe, les incendies de plus en plus destructeurs. La Terre nous prévient depuis si longtemps : prenez garde, vous allez tout perdre et dans votre chute malheureuse vous anéantirez tant de beauté, de rêves et de vies.
Nous nous contentons de pleurer sur notre sort et ignorons les coups de semonce. En cet été 2026, plus encore que la chaleur, c’est notre bêtise, notre entêtement et notre indifférence qui m’accablent.
/image%2F2136441%2F20260513%2Fob_6c6763_940910-1371922309501211-77426022678960.jpg)