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Caumont le 7 juillet 2026
Mon cher Alexandre,
Tout d’abord je te prie de m' excuser pour cette réponse aussi tardive. Bien que retraité je suis débordé (ou incapable de m’organiser ). Ton courrier traînait sur le bureau depuis des semaines, recouvert par diverses paperasses et c'est ce matin que j'ai retrouvé ta lettre en cherchant un timbre poste pour régler un PV d' excès de vitesse…
Tu vois je suis réactif puisque j'ai entamé la réponse sur le champ.
A propos de champ, celui qui jouxte la maison vient d'être fauché cette nuit à deux heures du matin et, ne pouvant trouver le sommeil à cause du bruit et de la poussière, j' en ai profité pour te répondre .
J'espère - tu ne l'évoques pas - que ton séjour en Nouvelle Zélande est conforme à ton projet initial et que la tonte des moutons n'est pas trop éprouvante pour ton dos. Je ne connais pas grand chose au "woofing"* mais il me semble que le gagnant dans cette affaire est plus l'employeur que le stagiaire. A moins que l'on ne te verse un pécule de la main à la main…
Une année j'avais fait le ramassage des fraises à Guernesey, justement l'année de "Strawberry fields forever ” des Beatles. Le terme woofing n'existait pas encore Nous étions logés dans des conditions spartiates et la récolte en plein air était fort pénible surtout les jours de pluie. A part Wendy, la fille des patrons, le reste de la famille n'était pas correct ; traités comme des chiens on se vengeait en mangeant un maximum de fruits et tu devines les conséquences ..!
Ici en Europe, c'est une véritable fournaise, je rentre au frais - à 23°C quand même - dans la maison aux volets clos. Ces murs de granit sont suffisamment épais pour faire rempart mais hier à 22h j'ai posé la main sur le mur sud ouest : il était chaud comme une galette bretonne.
Ce matin un mauvais vent s'est levé qui provoque le dessèchement des végétaux . Devant la pompe, le bouleau a déjà perdu les deux tiers de son feuillage. Par chance le puits continue de fournir une eau fraîche, j'ai mesuré 13°C dans l’arrosoir, aussi j'évite le choc thermique sur les tomates et poivrons ; les courgettes s'en tirent bien et les haricots "Soissons " sont tout en fleurs protégés par la haie de charmille.
C'est là que les trois poules se réfugient - mais elles ne pondent plus- et sont intriguées par le cri strident des pintades que le voisin vient d'installer dans sa parcelle.
C'est désagréable au possible, je préférerais un coq ou même des oies .
L’autre soir, Laurence notre nouvelle conseillère municipale est arrivée dans ma cour à bicyclette, bronzée, en short rose et débardeur turquoise et, tout sourire, m’a dit passer pour de menues recommandations aux personnes âgées (sans doute une consigne émanant de la préfecture.)
- Il faut boire Monsieur Antoine !.. et plusieurs fois par jour, en dehors des repas...
- Mais Laurence, je ne cesse de boire répliquai-je , et sur le champ m'en fus quérir une canette de bière au frigo ; elle déclina quand je lui proposai de partager, préférant un verre d'eau .
Tout en prenant des nouvelles du rosier grimpant que je lui ai offert ce printemps - elle aussi apprécie les roses - nous avons, verre en main, fait un tour de jardin, celui du bas que j'entretiens avec soin car en haut c' est la désolation .
Les framboises sont rabougries et immangeables et ne parlons plus des fraises Heureusement j’en ai mis quelques paquets au congélateur juste à temps ce qui permettra de frais sorbets hors saison.
Evidemment les roses ont quasi disparu et j’ai conseillé à Laurence de supprimer les fleurs fanées afin de provoquer la floraison fin août et surtout de couvrir généreusement le pied de l'arbuste avec du foin ou des restes de tonte secs. Cela maintient un minimum de fraîcheur. Le résultat est spectaculaire .
Nous avons constaté le dessèchement des nèfles sur les rameaux, noircies elles vont tomber et les oiseaux devront s'en passer l'hiver prochain .
Les pommes aussi ont souffert, le côté exposé au soleil est cuit, elles n' iront pas à maturité. Les acacias et les trois chênes verts, eux, ont bien profité de la chaleur et sont resplendissants tout comme l’eucalyptus qui à huit ans, mesure près de dix mètres.
Au moment où l’élue prenait congé, survint Alice la petite voisine qui sortait Meissa, son labrador pour la rituelle ballade du soir. Elle courut déposer une boîte de six oeufs sur ma terrasse et nous fit un bref coucou mais, le chien tirait fort, elles prirent le chemin du ruisseau en contrebas et l’on entendit la chienne aboyer sitôt parvenue à l’eau .
Nous apercevant alors qu' il prenait son courrier, Richard, le père d' Alice traversa la route et vint nous saluer; je le remerciai pour les oeufs et il m'annonça leur prochain départ en vacances vers le grand sud, un rien préoccupé par les incendies justement actifs près de leur lieu de villégiature vers Collioure et Perpignan.
Je lui répondis que cette année, après avoir annulé un séjour en Alsace je me contenterais des trois journées d’un concert dans le Val de Saire à la pointe nord du Cotentin.
Mal connu, ce pays aux vastes alignements bleutés de poireaux me semblait l' endroit rêvé pour se reposer loin des foules et, redécouvrir Barfleur est toujours un bonheur.
Il m'a passé les consignes pour la surveillance de leur potager : arrosages modestes des légumes dont je pourrai disposer, soins aux poules à enfermer chaque soir, à cause du renard, récupération du courrier et alimentation de la Minette toujours aussi craintive envers “ les étrangers “...
Le week-end dernier, aguiché par l'affichette sur la vitrine du boulanger, je me suis rendu à ladite braderie mais trop tard : vers 17 h les plus belles pièces étaient parties. Restaient quelques bouquins et articles sans intérêt. Je fis par politesse l’acquisition d’un élégant chapeau blanc “made in China” pour 10 euros . Je ne le porterai sans doute jamais car j'en connais une qui va se l'accaparer au motif que je vais le “minchir”** au jardin ou “ le passer dans la tondeuse .”
Mais je ne tonds plus depuis des semaines ; l'herbe me vient à la taille et tondre, à la moindre étincelle peut provoquer l'embrasement de tout le verger ; d' ailleurs, il n’y a jamais eu autant de papillons et d'abeilles que cette année notamment sur les escallonias et les abélias.
L’autre soir en arrosant, vers 22 h, j' ai constaté avec stupeur l' état de mon métaséquoia doré acheté une fortune il y a trois ans. Le feuillage a disparu laissant les rameaux glabres .
C’est entièrement de ma faute, j'aurais dû, dès les annonces de la météo, lui faire un ombrage sérieux avec des piquets et une toile faute de quoi je vais devoir attendre la repousse des feuilles à l’automne mais, un appel au pépiniériste m' a rassuré: m’indiquant que cet arbre de Chine occidentale avait survécu à bien d' autres calamités,
“il faut maintenir le pied au frais et couvrir avec une bonne couche de paille et l’ arroser modérément …”
C’ est à la fin des années quarante qu’une équipe de botanistes en découvrit l' existence au pied du Tibet ; de même le calycanthus (arbre aux anémones ) a bien souffert. Ses fleurs sont grillées et le feuillage sec; je le taillerai de nouveau en fin de saison après en avoir correctement protégé le pied.
Se vérifie donc l’adage selon lequel un tiers des investissements chez le pépiniériste sont à fonds perdus, donc, mon espoir de “portes ouvertes” cet automne se voit remis à l'an prochain si les futurs orages et la grêle ne viennent achever le tableau.
Dans quelque temps, on moissonnera au Groënland et l'on plantera du Chardonnay du côté de Hambourg .
Je ne verrai pas cela mais ton cousin vigneron de Champagne m’a annoncé des vendanges vers le 15 Août du côté de Bouzy, soit 6 semaines plus tôt qu'au XXème siècle .
Pourtant de Gébé à René Dumont, de Jean Marie Pelt à l’indien Raoni, on nous avait prévenus !
J’espère que là où tu es les gens ont cette prise de conscience : ici l' avenir se présente “par le siège “ et les jeunes générations cocoonées au Nutella et à Tiktok vont devoir apprendre la frustration. Comme disait le gars Dylan “Times they are changing”,oui les temps changent et nous ne sommes pas prêts pour ce grand écart.
Bien à toi, ton oncle Antoine.
*Woofing : pratique de voyage et hébergement contre services rendus à l' hôte en agriculture bio. Venu du Royaume Uni ,s'est étendu au monde occidental voire plus . **Minchir : froisser, esquinter : terme en usage en nord Cotentin
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