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J’habite, au milieu de prés bordés de haies et d’un ruisseau capricieux, une maison ancienne desservie par une impasse que prolonge un chemin en pente douce menant tout en bas à une route étroite où ne passent que les habitants du hameau voisin. Avant d’y emménager, j’ignorais ce qu’était un chemin creux. Si le concept ne m’était pas inconnu – je savais qu’un tel sentier, bordé par des talus plantés de haies, pouvait en revendiquer le titre – je n’en avais encore jamais éprouvé la réalité. J’ignorais aussi jusque là qu’un chemin pouvait posséder une magie propre et bercer le promeneur d’une musique singulière, différente de celle de tous les autres, pour peu qu’il se donne la peine d’y être attentif. Si le mien présente un accès peu engageant – les pluies de l’hiver le rendent boueux et les généreux feuillages de l’été en assombrissent l’entrée – ce ne sont là que des stratagèmes de nature à dissuader les passants mal chaussés ou les prétentieux plus attirés par la lumière. Les autres, dont je me réclame, savent qu’un long boyau végétal les attend, frais, couvert, apaisant. Ses talus, plantés d’un bout à l’autre de noisetiers, de charmes, de frênes, de merisiers et de quelques chênes, restent d’abord modestes, presque invisibles, pas plus hauts que le mollet. Après quelques foulées, ils se couvrent de lierre, de ronces et de baies sauvages et s’élèvent insensiblement pour atteindre à mi-parcours la hauteur d’un homme. Là, au plus creux du sentier, une roche grise, énorme et lisse, affleure sur toute la largeur. À force de passages, elle m’est devenue familière, presque amicale. Par temps humide, il faut se garder d’y poser le pied et, même par temps sec, je me surprends à l’enjamber, par respect. Puis le sillon creusé dans le paysage s’atténue lentement, les talus s’amenuisent et, au détour d’une courbe, la petite route apparaît par la trouée finale.
Ce chemin n’est fréquenté que par de rares groupes de promeneurs, souvent bruyants. À chacun de leurs passages, j’attends qu’ils s’éloignent pour m’y engager à mon tour. Je ne peux le laisser sur une mauvaise impression. Je ne compte pas faire disparaître leurs traces – la pluie gomme les pas des indélicats et un tapis de feuilles mortes fait son œuvre à l’automne – mais en effacer la mémoire. Les chemins ne gardent le souvenir que de leur dernier visiteur et je veux être celui-là. Nous entretenons depuis plusieurs années une relation presque exclusive et je ne lui tiens pas rigueur de ses infidélités, d’autant qu’il les subit plus qu’il n’en tire satisfaction. Il m’accueille chaque fois que j’en ressens le besoin. Je m’y sens l’invité. Un ami de passage. On ne s’approprie pas un chemin : on peut tout au plus l’emprunter. Et je n’ai d’autre droit sur lui que celui d’éprouver le plaisir de sa compagnie. Notre relation est faite de lentes déambulations, d’observations attentives. J’aime y sentir la caresse du vent filtré par les branches, la douce lumière du jour tamisée par les feuillages, la fraîcheur parfumée du sous-bois garni d’humus et le pétrichor des soirs d’été après l’averse. Y marcher, c’est aussi chercher l’apaisement, un remède aux tourments de la vie, une issue aux impasses du moment. Plongées dans la sérénité des lieux, mes angoisses se dénouent. Là, les illusions nées du monde s’évanouissent une à une, les ambitions meurent sous le poids de leur prétention et les préjugés parfois tenaces tombent à la manière de fruits blets. J’y cherche aussi la voie à suivre pour retrouver le sens perdu de mes actes, de mes pensées, de mes plaisirs. Au cours des siècles, d’autres ont aussi confié à ce chemin leurs sentiments, leurs confessions, leurs espoirs. Ces secrets restent cachés sous les pierres, au pied des troncs moussus, au flanc des talus sous le couvert de lierre et des fraisiers sauvages. Nos liens sont tissés de longues conversations muettes au cours desquelles il m’offre le spectacle toujours renouvelé d’événements minuscules et de drames inévitables : de fraîches empreintes de chevreuils, la toile perlée de rosée d’une épeire diadème, prête à bondir sur sa proie, un arum italien fier d’exhiber sa grappe rubescente. Ce chemin, qui mène à soi, recueille en échange mes pensées les plus intimes, les plus sincères, les plus fertiles et je sais, vu sa discrétion, qu’il restera à jamais le plus sûr gardien de mes confidences silencieuses.
Bruno W. – Octobre 2026
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