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La nuit s’estompe et une douce quiétude m’envahit, balayant les agitations des derniers rêves. Un léger craquement : les poutres figées respirent et s’étirent pour se délester du poids des ténèbres. Depuis de longues années, ces vieux madriers soutiennent la demeure, résistent avec ténacité au vent d’ouest et subissent le vacarme de la pluie battante sur les tuiles anciennes.
Chaque bruit souligne le silence du matin et le rend plus profond, plus énigmatique.
La charpente se tait et le jour pénètre par les interstices des volets. Se glissent les roucoulements de quelques pigeons rivés sur les branches du saule pleureur. Les oiseaux prennent le relais et leurs chants cisaillent le calme de l’aube. Impossible d’espérer un nouvel assoupissement. Je quitte l’étage et descends retrouver les pièces de vie de la maison. Le soleil émerge entre les deux grands chênes et dépose ses premiers rayons aux reflets orangés sur la façade pâle de la maison. Des rais de lumière caressent le manteau de la cheminée et le bois blanc des murs du salon. Un fauteuil me tend ses bras usés, je me laisse faire. Prendre mon temps pour apprivoiser la naissance du jour, me rappelle un bref instant l’essentiel, que j’oublie trop souvent.
À un kilomètre de là sonnent les cloches de l’église. Un pincement de nostalgie me traverse. Je revois en un éclair ce village de Dordogne où ma mère vécut durant la guerre. Les souvenirs se bousculent, les petites églises en pierres blondes entourées d’herbe verte, les récits sur la résistance et les Allemands postés sur la place, le premier chant du coucou qui réclamait d’avoir une pièce dans sa poche. Ces moments partagés ont nourri ma plus tendre enfance.
Je prends conscience que bien des années plus tard, je suis venue retrouver en pleine campagne, les parfums de la terre chaude après la pluie, le bruissement du vent dans les feuillages, la rugosité d’un tronc de chêne, le chant d’une mésange affamée. Loin du village, dans le silence, cette nature étanche ma soif de paix et me donne le goût de l’instant présent.
Le glatissement d’une buse m’extirpe de mes pensées et m’attire sur le pas de la porte. Porté par les courants d’air chauds, un couple de rapaces plane avec grâce au-dessus du petit bois en décrivant de larges cercles réguliers. Combien de matinées, de soirées, passées à contempler le vol des oiseaux et celui du faucon crécerelle au manteau roux, figé dans son vol stationnaire ? Assise dans l’herbe, les yeux fermés, j’apprends à reconnaître le bruissement du vent dans les branches de pins, qui se fait soupir.
Les rayons du soleil jouent avec les arbres et les buissons. La lumière devient plus vive et le soleil, haut dans le ciel, rapetisse les ombres. Seul, le bourdonnement mécanique et régulier de tracteurs trahit la vie des hommes, au loin.
J’aime penser que ce refuge, à la périphérie du hameau, me protège du monde, ce monde qui s’embrase et glisse inexorablement vers un inconcevable chaos. Mais, je sens qu’il n’en est rien. Je doute d’avoir su conserver au fond de moi la quiétude que cette tranquillité m’offrait. M’aurait-elle effleurée, au lieu de pénétrer ma conscience en profondeur ? Suis-je demeurée à la périphérie de moi-même, comme la demeure à l’écart du village ? Aurais-je omis de m’enraciner dans cette terre, comme la maison ancrée dans le sol, imperturbable face aux intempéries ? Mes tourments virevoltent dans mon esprit comme l’écureuil qui bondit au fond du jardin. Ici, dans ce lieu protecteur, les violences du monde parviennent à s’infiltrer et fissurent une paix précaire. Cette vie paisible et privilégiée me laisse parfois un goût amer, car je sais que le vol du faucon crécerelle ne parviendra pas à apaiser le trouble et la colère qui m’envahissent, face à l’injustice et à la barbarie.
Camille Autoire
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